Note de mise en scène – Les Bonnes 

de Jean Genet 

Traduction Martin Crimp

2022 Trinity College Dublin 

 

Les Bonnes

Lorsque je cherchais une pièce à mettre en scène pour le Mainstage de The Lir Dublin, Les Bonnes me trottait dans la tête. Ayant fait de la France mon pays d’adoption, j’étais attirée par l’idée de travailler sur un classique du répertoire français.

C’est en découvrant que la pièce avait été écrite pour un casting exclusivement masculin — et en lisant la traduction de Martin Crimp — que le texte s’est soudainement ouvert. Il semblait dangereux, provocateur, et jouissif. Katie Mitchell écrit que lorsqu’on lit un texte que l’on veut mettre en scène, on ressent souvent une accélération du rythme cardiaque, une montée de la température corporelle — une sensation semblable à celle de tomber amoureux. C’est exactement ce que j’ai ressenti. À la fois exaltation et peur. Mais le moment décisif fut la dernière réplique de Solange : « Nous sommes belles, joyeuses, ivres et libres. » Or, la première ligne de mon manifeste théâtral est « Cultiver la joie, la libération et la résilience. » Assez proche. J’ai su à cet instant que je devais monter cette pièce.

Au cœur des Bonnes, il y a une exploration des prisons que nous habitons — certaines nous sont imposées par la société, d’autres sont de notre propre fabrication. Les sœurs rêvent de renverser leur maîtresse mais se retrouvent finalement piégées, non seulement par leur classe et leurs conditions de vie, mais aussi par leur propre jeu ritualisé de rébellion. Elles existent à travers leurs mises en scène, mais lorsqu’elles ont enfin l’opportunité de se libérer, elles choisissent le sacrifice plutôt que la fuite. La pièce, à l’image de la vie de Genet, interroge la fluidité du pouvoir et de l’identité. Qui servons-nous ? Qui devenons-nous dans le service ? Et que se passe-t-il lorsque nous tentons de reprendre en main notre propre récit ?

J’ai choisi d’aborder Les Bonnes comme un Play Noir. Écrite dans l’après-guerre, à l’époque où le film noir était en plein essor, la pièce partage avec ce genre les mêmes préoccupations : l’anxiété sociale, la perte de foi dans les figures de pouvoir, des protagonistes pris dans un cycle de fatalité. Notre mise en scène a embrassé ces codes à travers son langage visuel : des costumes inspirés du Hollywood classique, un décor incliné pour accentuer le mélodrame (clin d’œil à Jacques Lecoq), et une bande sonore qui s’inspirait du film noir moderne, avec une tonalité exacerbée et consciente d’elle-même. La Maîtresse, drapée de glamour, incarnait l’idéal inaccessible de la réussite. Quant aux Bonnes, piégées dans un cycle de jeux de rôle, elles évoluaient dans un espace liminal où la frontière entre le jeu et la réalité s’effaçait.

Cette production a aussi joué avec la vision originale de Genet d’un casting entièrement masculin. Ce choix n’était ni un artifice ni une provocation, mais une façon d’éloigner la pièce d’une lecture purement genrée. Mon souhait était que le public dépasse rapidement l’« astuce » et voie Claire et Solange dans toute leur complexité humaine. Genet lui-même évoquait une blessure fondatrice qui a façonné sa vision du monde — le moment où il a compris qu’il n’existe pas de séparation véritable entre nous, que toute tentative de catégorisation est une illusion. Les Bonnes nous invite à interroger ces illusions.

Au fond, cette pièce est un acte de rébellion — contre la servitude, contre la hiérarchie sociale, contre les rôles que l’on nous impose. Elle est grotesque et absurde, mais profondément humaine. Et à la fin, alors que Claire et Solange s’apprêtent à livrer leur ultime performance, il ne nous reste que l’écho de leur rêve impossible :
être belles, joyeuses, ivres et libres.

Équipe de production